Nouvelle-France – Le Traité de Paris 1763

Une guerre culturelle sans nom est faite, depuis plusieurs siècles, d’actions psychologiques ciblées, paralysant l’esprit et les centres de décision. En elle, tout est langage de terreur, de séduction et d’aveuglement.

C’est une guerre de Représentation truquée plongeant dans un monde irréel, une Guerre d’aveuglement mettant les peuples dans le noir pour asseoir un système de pouvoir culturel d’un nouveau type, né avec la conquête du Nouveau monde et comme l’Humanité n’en a jamais connu. C’est son travail secret dans la société française qui paralysa et aveugla, jadis, le gouvernement de Versailles le poussant en toute déraison, d’abord à abandonner les « quelques arpents de neige » du Canada, ensuite à ruiner ses finances et ses hommes au service des ennemis de la Nouvelle France.

Le traité de Paris de 1763 met fin à la guerre de Sept Ans et « réconcilie », après trois ans de négociations, la France, la Grande-Bretagne et l’Espagne. Les préliminaires sont signés le 3 novembre 1762. Le traité définitif est signé le 10 février 1763. La Grande-Bretagne obtient de la France l’île Saint-Jean, l’Acadie, et le Québec, y compris le bassin des Grands Lacs et la rive gauche du Mississippi.

Nouvelle-France – Le Traité de Paris 1763

Cet extrait fait partie d’une mini-série québécoise « Marguerite Volant » en onze épisodes de 60 minutes, créée par Jacques Jacob et Monique H. Messier, réalisée par Charles Binamé et diffusée en 1996 sur Radio-Canada. Le tout a été tourné en grande partie à Saint-Paulin, sur les terrains de l’auberge Le Baluchon, en Mauricie.

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Le traité de Paris (1763) et l’Amérique du Nord

Par le traité de Paris de 1763, qui mettait fin officiellement à la guerre de Sept Ans (1756-1763) entre la France et la Grande-Bretagne, la Nouvelle-France, à l’exception de la Louisiane, devint officiellement une possession britannique. De son immense empire en Amérique du Nord, la France ne conservait que les minuscules îles de Saint-Pierre-et-Miquelon au sud de Terre-Neuve. Entre-temps, la Louisiane était devenue une possession espagnole ; en effet, le 3 novembre 1762, l’Espagne avait signé l’acte d’acceptation de la Louisiane (Acte d’acceptation de la Louisiane par le roi d’Espagne) à Fontainebleau.

La France perdait dans les Antilles la Grenade, Saint-Vincent, la Dominique et Tobago, ainsi que la Guyane, mais récupérait Sainte-Lucie, la Guadeloupe, Marie-Galante, la Désirade et la Martinique. En Inde, elle ne conservait que les cinq comptoirs de Chandernagor, Yanaon, Pondichéry, Karikal et Mahé, qu’il lui était interdit de fortifier. La Grande-Bretagne récupérait Minorque et l’Espagne regagnait Cuba, en compensation de la perte de la Floride passée à la Grande-Bretagne avec le Canada. Pour finir, la Grande-Bretagne obtenait le Sénégal en Afrique.

Ainsi, la guerre de Sept Ans fut particulièrement désastreuse pour la France, qui voyait son prestige militaire compromis en Europe, sa marine très affaiblie et ses finances ruinées ; elle ne conservait que quelques lambeaux de son empire colonial en formation, qui passait presque entièrement aux mains de la Grande-Bretagne. Même si la France perdait ainsi son premier empire colonial, à l’époque, personne ne s’en soucia. Pourtant, pour certains historiens, la perte de la Nouvelle-France constituera dans l’histoire de la France «la plus grande défaite du monde français». Par comparaison, les défaites de Napoléon peuvent être considérées comme négligeables.

La carte de l’Amérique du Nord britannique

Selon les dispositions du traité de Paris de 1763, la Grande-Bretagne contrôlait dorénavant un immense territoire couvrant la Terre de Rupert, la baie d’Hudson, le Canada (l’actuelle province de Québec, la grande région des Grands Lacs et la vallée de l’Ohio), l’île de Terre-Neuve, l’île du Cap-Breton, l’Acadie (qui deviendra la Nouvelle-Écosse et le Nouveau-Brunswick), l’île Saint-Jean (île du Prince-Édouard), toute la Nouvelle-Angleterre (treize colonies) et la Floride prise aux Espagnols.

Évidemment, le traité de Paris se trouvait à confirmer que la Grande-Bretagne était devenue le plus grand empire du monde et que l’Amérique du Nord serait dorénavant anglaise. Le nouveau cadre administratif du continent se présentait de la façon suivante.

1) La province de Québec («Province of Quebec») était déclarée colonie (ou «province») et ses frontières englobaient la péninsule de Gaspé (arrachée à l’Acadie), la vallée du Saint-Laurent, depuis l’île d’Anticosti jusqu’à la rivière Outaouais.

2) La Nouvelle-Écosse («Nova Scotia») comprenait le nord de la baie de Fundy (l’actuel Nouveau-Brunswick), l’île Saint-Jean et l’île Royale (devenue l’île du Cap-Breton).

3) La colonie de Terre-Neuve («Newfoundland») réunissait l’île de Terre-Neuve, le Labrador et les îles de la Madeleine, afin de contrôler tout le commerce des pêcheries.

4) La Terre de Rupert restait sous le contrôle exclusif de la Compagnie de la Baie d’Hudson en tant que «colonie privée».

5) Il restait un immense triangle (Grands Lacs, Appalaches et Mississipi) reconnu comme «Territoire indien», où il était interdit d’envoyer des colons.

Malgré tout, les Français étaient parvenus à convaincre les Britanniques de renouveler leurs droits de pêche sur la côte de Terre-Neuve (le «French Shore») ; en acceptant de rendre aux Français les îles de Saint-Pierre-et-Miquelon, la Grande-Bretagne concédait que le petit archipel serve de refuge à la flotte de pêche française sur les Grands Bancs.

L’aspect linguistique

Fait à noter, le mot Canada disparut des textes juridiques officiels, comme si la Grande-Bretagne avait voulu rompre tout lien avec le passé du pays. À partir du traité de Paris, et jusqu’en 1791, le Canada, réduit désormais à la seule vallée du Saint-Laurent, sera officiellement appelé Province of Quebec (province de Québec), le mot «province» désignant une «colonie». De plus, dans l’usage officiel, les autorités britanniques parleront plutôt de «nouveaux sujets» plutôt que d’utiliser le terme Canadiens, par opposition aux «anciens sujets» de Sa Majesté. Dans la vie quotidienne, le titre de Canadien demeurera durant les décennies suivantes l’apanage exclusif des descendants des Français, les autres étant désignés comme «les Anglais».

Le traité de Paris a été rédigé en français, alors la langue de la diplomatie internationale. C’est donc un document officiel rédigé en français qui a fait du Canada une colonie britannique. Voici ce qu’on peut lire dans un article séparé (art. 2) au sujet de la langue :

Article 2

Il a été convenu et arrêté que la langue française, employée dans tous les Exemplaires du présent Traité, ne formera point un Exemple, qui puisse être allégué, ni tiré à conséquence, ni porter préjudice, en aucune Manière, à aucune des Puissances Contractantes ; Et que l’on se conformera, à l’avenir, à ce qui a été observé, et doit être observé, à l’égard, et de la Part, des Puissances, qui sont en usage, et en Possession, de donner, et de recevoir, des Exemplaires, de semblables Traités, en une autre langue que la française.

Comme c’était la coutume à l’époque, le traité déclarait que le seul document légal était en français. Il n’accordait aucun droit linguistique aux habitants des colonies conquises, mais cette question n’inquiétait alors personne. Le français était l’outil de communication privilégié entre les nations d’Europe et il était parlé par toute l’élite anglaise. Non seulement le général Jeffery Amherst le parlait, mais également, comme tous les gens de leur classe sociale, James Murray, Thomas Gage, Ralph Burton, Frederik Haldimand (un Suisse francophone), etc., qui allaient diriger la colonie.

Le liberté de religion

Personne ne se posait de questions sur l’avenir de la langue des Canadiens, car le point litigieux n’était pas la langue mais la religion. Selon le traité de Paris, la Grande-Bretagne assurait aux Canadiens qui décideraient de rester au pays le droit de conserver leurs propriétés et de pratiquer leur religion catholique «en autant que le permettent les lois de la Grande-Bretagne», même si les lois de la Grande-Bretagne en matière de religion ne permettait pas grand-chose à cette époque.

Cependant, l’écart entre la société anglaise et la société française n’était pas tellement grand et le passage des Canadiens d’une société à l’autre ne parut pas un drame pour la société canadienne. C’est que le système traditionnel des Canadiens reposait sur une monarchie catholique, le roi portant le titre de Sa Majesté Très Chrétienne, avec les devoirs qui en découlaient et agissant comme le chef d’une Église gallicane. La Grande-Bretagne était également un régime monarchique de religion chrétienne, dont le roi portait le titre de Défenseur de la Foi, avec des devoirs envers la religion. Précisons aussi que, dans les formules solennelles des traités, le roi anglais se donnait le titre de «roi de Grande-Bretagne et de France», en souvenir sans doute de l’époque où la Couronne anglaise possédait la moitié de la France. Dans les deux pays, l’Église était soumise à l’État et le roi nommait les évêques. La société canadienne se maintenait donc dans un régime monarchique et chrétien, ce qui la conservait dans une sorte d’«habitat culturel» familier.

La seule difficulté apparente pour les Anglais concernait bel et bien la religion. À cette époque, un bon «sujet» de Sa Majesté se devait avant tout d’être de religion anglicane. Or, la guerre laissait à la Grande-Bretagne non seulement une énorme dette nationale, mais un empire colonial plus complexe à administrer, puisque ce dernier devait intégrer des catholiques romains francophones à une population protestante anglophone.

Le traité de Paris, un succès diplomatique pour les Français ?

Soulignons que, pour beaucoup de Français, la perte de la Nouvelle-France et du Canada n’était pas perçue comme une tragédie nationale. Pour certains, le commerce avec les Antilles paraissait préférable. Pour Étienne-François de Choiseul (1719-1785), alors secrétaire d’État à la Guerre et à la Marine, le traité de Paris de 1763 constituait même un «succès diplomatique». Le ministre se consolait d’autant plus facilement que, pour lui, la cession du Canada constituait une véritable «bombe à retardement» pour l’Empire britannique. Lors de la signature du traité de Paris, Choiseul aurait déclaré à son entourage à propos des Anglais : «Nous les tenons !» Se voulant prophétique, il précisa : «Il n’y aura que la révolution d’Amérique qui arrivera, mais que nous ne verrons vraisemblablement point, qui remettra l’Angleterre dans l’état de faiblesse où elle ne sera plus à craindre en Europe.» Pour Choiseul, c’est la peur de la puissance militaire canadienne qui faisait tenir les Treize Colonies américaines dans le giron britannique. Le traité de Paris de 1763 pouvait faire éclater l’empire colonial anglais. Pour sa part, James Murray, l’un des principaux acteurs anglais de la Conquête, répondit en juin 1760 à un officier français (Malartic) qui lui demandait si les Anglais allaient conserver le Canada :

Si nous sommes sages, nous ne le garderons pas. Il faut que la Nouvelle-Angleterre ait un frein à ronger et nous lui en donnerons un qui l’occupera en ne gardant pas ce pays-ci.

 Mais ce fut l’avis contraire de Benjamin Franklin qui l’emporta. En 1760, il convainquit les ministres britanniques que jamais les Treize Colonies ne se ligueraient contre «leur propre nation» et qu’il faudrait plutôt que la mère patrie se comporte de façon très hostile pour envisager un tel scénario invraisemblable, par exemple en remettant le Canada à la France. La Révolution américaine éclatera quand même en 1775, soit douze ans plus tard !

Source : SALIC